Histoire de la médecine des enfants
Un article de VotreEnfant.
« Voici les maladies particulières aux divers âges :
Chez les petits enfants et les nouveau-nés, les aphtes, les vomissements, les toux, les insomnies, les frayeurs pendant le sommeil, les phlegmasies du nombril, les suintements d'oreilles.
Chez ceux qui arrivent à l'époque de la dentition : la démangeaison douloureuse des gencives, les fièvres, les spasmes, les diarrhées surtout chez les enfants qui poussent leurs dents canines, chez ceux qui sont gros et chez ceux qui ont le ventre sec.
Chez les individus plus âgés : les maladies des amygdales, les luxations en dedans de la vertèbre du cou, les asthmes, les calculs, les vers lombrics, les ascarides, les tumeurs pédiculées, les satyriasis, les abcès scrofuleux et les autres tumeurs.
Chez les enfants, la plupart des maladies de longue durée se jugent en quarante jours ».
(Hippocrate, Aphorismes, section III)
Sommaire |
Généralités
La pédiatrie, comme l'ensemble de la médecine, est une science en perpétuelle évolution, certains concepts, certaines théories, y sont aujourd'hui à la mode. Produits de l'histoire, ils seront un jour obsolètes, dépassés par d'autres. Etudier l'histoire de cette discipline, c'est essayer de comprendre ce qui a donné naissance aux connaissances actuelles et aussi peut-être tenter de prédire en partie leur évolution future.
La pédiatrie n'est pas une spécialité comme les autres. C'est une médecine générale appliquée à une période particulière de la vie : celle de la croissance. Elle s'étend donc de la naissance à 17 ans, englobant différentes périodes :
- la première année : celle de l'enfant qui ne parle pas et qu'individualise la mortalité infantile (mortalité de la première année),
- la deuxième année, pendant laquelle l'enfant est encore très dépendant de sa mère,
- la troisième année : période où l'enfant doit commencer à élargir son horizon,
- les 4ème, 5ème, 6ème années : l'âge de l'école maternelle,
- de 6 à 10 ans : l'âge de l'école élémentaire (CP., CE 1, CE.2, CM.1, CM.2),
- de 11 à 18 ans : enseignement secondaire, technique ou universitaire,
- de 9 à 15 ans : c'est la période pubertaire variable selon les enfants, débutant plus tôt chez les filles que chez les garçons, s'étalant sur trois ou quatre ans. L'adolescence chevauche et suit la période pubertaire.
La médecine des enfants a une spécificité qui lui est propre pour de multiples raisons :
- le nombre des enfants : plus du quart de la population,
- la mortalité et la morbidité sont élevées dans ce groupe vulnérable,
- la croissance et le développement psychomoteur et mental doivent être suivis
- les méthodes préventives sont particulièrement efficaces à cette époque de la vie (vaccinations, éducation sanitaire des parents, de l'enfant lui-même),
- on sait que certaines maladies de l'adulte ont leur point de départ dans l'enfance et résultent d'un défaut de prévention à cet âge de la vie ; par exemple : la suralimentation au cours des premières semaines de vie avec diversification précoce entraîne une obésité, elle-même facteur d'hypertension, d'athérosclérose etc.
- les mesures préventives relativement simples sont très efficaces puisqu'elles ont abouti à l'abaissement du taux de mortalité infantile de 120 ? à moins de 4,9 ? en 75 ans, de 1920 à 1995,
- l'enfant constitue un "capital" pour l'avenir du pays.
C'est dans les années 1750 que les médecins prennent conscience de la spécificité de l'enfant sur le plan médical. On trouve néanmoins des écrits antérieurs consacrés à la médecine de l'enfant.
Le terme de « puériculture » est créé en 1865 par Caron et celui de « pédiatrie » voit le jour en 1872.
La puériculture s'intéresse aux soins à apporter au petit enfant normal ainsi qu'à la médecine préventive. La pédiatrie envisage l'enfant malade et les traitements à lui administrer.
L'importance attribuée à l'enfant par diverses sociétés, à travers les âges et les continents, en fonction des races, des croyances religieuses, des superstitions., a déterminé le niveau des soins qui lui sont prodigués.
Historique de la pédiatrie
Durant la vie préhistorique, on a peu de détails sur l'intérêt qu'on accordait aux enfants. On peut toutefois extrapoler à partir des conduites notées par les ethnologues dans les peuplades primitives vivant dans des régions reculées du globe. Les hommes préhistoriques étaient des nomades occupés à se défendre contre les animaux sauvages et les intempéries. Un enfant malade représentait un fardeau dont il fallait se débarrasser facilement en le tuant ou en l'abandonnant. L'infanticide était pour certains une loi de la nature.
Chez les Hébreux, le grand malheur d'une femme est d'être stérile :
« Nulle femme n'avortera, nulle ne sera stérile dans ton pays » (Exode, XXIII, 26)
Une famille nombreuse est une bénédiction de Yahvé. La Loi de Moïse prescrit des mesures d'hygiène très strictes. Les maladies contagieuses sont comprises :
« L'Eternel dit à Moïse et à Aaron : Prenez chacun une poignée de suie de fournaise ; et que Moïse la lance vers le ciel, à la vue de pharaon. Elle s'étendra en poussière sur le pays d'Egypte, et elle s'attachera aux hommes et aux animaux, éclatant en éruption pustuleuse par tout le pays d'Egypte » (Exode, X, 8)
La naissance d'un enfant malformé était le signe d'une punition infligée par un Être supérieur.
Dans l'Egypte ancienne, l'avortement criminel et l'abandon d'enfant étaient punis. On recommandait l'allaitement maternel. Dans les préceptes de Ptah-Hotep, philosophe et poète, gouverneur de Memphis et précepteur à la cour du pharaon Dadkaré-Issesi (V° dynastie), on peut lire :
« Je te recommande à ta mère qui t'a porté dans son sein. C'est elle qui t'a envoyé à l'école et qui a eu soin de toi chaque jour, te donnant à boire et à manger. Et maintenant que tu es devenu grand, je te prie de tourner ton regard vers celle qui t'a donné le jour et qui t'a pourvu de toutes choses »
Dans les maximes du scribe Ani (1000 av. J.-C.), on trouve la phrase suivante :
« Elle te portera suspendu à son cou et pendant 3 années son sein fut à tes lèvres. »
Sur le papyrus du Louvre, on peut lire :
« Ta mère t'a conçu en 10 mois et t'a nourri en 3 ans. »
L'hygiène individuelle, alimentaire, corporelle était bien codifiée et appliquée. Dès l'an 1 500 av. J.-C., Les traitements prescrits pour les maladies infantiles étaient différents des thérapeutiques conseillées aux adultes (papyrus d'Ebers). A Rome, les garçons devaient devenir des guerriers forts habiles, aussi les soins qui leur étaient prodigués étaient-ils importants.
Hippocrate (460-377 av. J.-C.) parle souvent dans ses livres des maladies infantiles, comme en témoigne l'extrait cité au début de ce chapitre.
Aulus Cornélius Celsus dit Celse décrit des traitements spécifiques pour les enfants.
La naissance du christianisme profite aux enfants. La protection du plus faible par le plus fort, les soins au malade par le bien portant font partie de l'enseignement chrétien. Des orphelinats et des hospices sont fondés très tôt dans l'histoire de l'Eglise chrétienne (787 après J.-C.). Ces institutions connaissent un problème de surpopulation chronique. Plusieurs centaines de milliers d'enfants y meurent par manque d'hygiène, mauvaises conditions de nutrition, surinfections, etc.
Bartholémie Metlinger fait paraître en 1493 à Augsbourg un ouvrage consacré aux soins à donner à la jeune mère et au nouveau-né jusqu'au sevrage, puis jusqu'à 7 ans. Cornélius Roelans dresse en 1540 le tableau de la médecine des enfants du Moyen Age.
On trouve également le Book of Children de Thomas Phaer (1545), le livre de Lobra de Avila (1551), et le De Morbis Puerorum de Gerolamo Mercuriale (1583).
Ambroise Paré, un des grands noms de la médecine française, se penche sur l'allaitement maternel et dessine une tétine destinée à protéger le mamelon.
En 1565, Simon de Vallembert dédie à Catherine de Médicis son ouvrage « De la manière de nourrir et gouverner les enfants dès leur naissance ». Ecrit en l'honneur du prince de Piémont, fils de Marguerite de France, duchesse de Savoie, ce livre est le premier ouvrage de vulgarisation en langue française pour les parents.
En 1584, Scevole de Sainte-Marthe écrit en latin un livre traduit en français en 1698 « Paedotrophie ». Cet ouvrage permet de se rendre compte des connaissances médicales sur les enfants au temps de Saint Vincent de Paul. « Monsieur Vincent » crée les maisons d'accueil gérées par les Dames de la Charité après s'être insurgé contre l'abjection, la sordidité et la promiscuité qu'il a constatées à la maison de la « Couche » où les enfants abandonnés (les enfants rouges) sont hébergés.
En 1758, la mortalité à l'hospice des Enfants-Trouvés de Paris est de 74 %. A Dublin, entre 1775 et 1796, l'hôpital des Enfants-Trouvés affiche un taux de mortalité de 99,6 %. : 10 272 enfants sont entrés et 45 sont sortis.
Dans son ouvrage, qui date de 1775, Buchan regrette que :
« Les médecins n'ont pas été assez attentifs à la manière de gouverner les enfants. Cette occupation était regardée comme étant seulement du ressort des femmes et les médecins ont souvent refusé de voir les enfants en maladie (.) La médecine a été peu attentive à la conservation des enfants et cela par indifférence et méconnaissance de la richesse potentielle de l'enfance. Que de peine, que de dépenses ne fait-on pas tous les jours, pour faire exister encore quelques temps un vieux corps chancelant et prêt à périr, tandis que des milliers de ceux qui peuvent devenir utiles à la société périssent sans qu'on daigne leur administrer le moindre secours ni qu'on daigne les regarder. (.) Les hommes ne savent évaluer les choses que sur l'utilité présente et jamais sur celle qu'elles peuvent leur procurer un jour.Il ne faut pas chercher d'autres causes à l'indifférence générale avec laquelle on envisage la mort des enfants. »
En 1788, Tenon note dans un mémoire l'état des hôpitaux français :
« On rencontre dans les mêmes salles des enfants scrophuleux, dartreux, teigneux, imbéciles qui couchent à trois dans le même lit. »
La reine Marie-Antoinette patronne la fondation de la « Charité Maternelle », sorte d'institution pour nourrissons.
En 1804, Verdier-Heurtin dresse un bilan peu glorieux de la médecine infantile. Pour ce médecin, le peu de cas qui est porté aux enfants provient du fait qu' « on ne s'est pas encore persuadé que c'est une médecine différente des autres âges ».
Au début du XIX° siècle, la médecine des enfants est abandonnée aux femmes.
La création de l'Assistance Publique à l'enfance date du 17 octobre 1801 (loi du 25 vendémiaire an C).
La loi du 19 janvier 1811 organise le régime des enfants assistés. L'hôpital des Enfants-Malades est créé à Paris en 1802.
Le Guy's Hospital de Londres ouvre ses portes en 1848 suivi 4 ans plus tard par l'Hospital for Sick Children. Le rôle de ces établissements reste pendant longtemps d'ordre social : l'hébergement des enfants déshérités représente la principale activité.
Les conditions d'hygiène hospitalière, les surinfections, le peu d'efficacité de la médecine de soins font de l'hôpital le dernier refuge des enfants des classes socio-économiques les plus défavorisées. Le surencombrement, la promiscuité, l'absence d'hygiène sont responsables d'une mortalité considérable au point qu'on cherche à placer à l'extérieur, en nourrice ou en apprentissage, les enfants abandonnés pour ne pas les laisser à l'hôpital.
La véritable révolution qui aboutit dans les hôpitaux à la création de la pédiatrie moderne est la découverte des microbes et de la propagation des infections à partir de 1850 grâce aux travaux de Pasteur et Davaine. En 1855, Grancher fait une étude sur les contaminations intra-hospitalières à l'hôpital des Enfants-Malades de Paris. Il démontre que la transmission des maladies infectieuses ne se fait pas uniquement de manière directe par voie respiratoire mais que tout l'air atmosphérique est pollué par la peau, les vêtements, les ustensiles de l'enfant et que l'infirmière transporte les germes sur ses mains et sur ses habits. Grancher conclut sur la nécessité d'isoler les enfants contagieux, de stériliser le linge et les ustensiles alimentaires, de faire porter des blouses et des masques aux médecins et aux infirmières, de se laver les mains entre les soins portés à chaque enfant.
Heubner, à l'hôpital de la Charité de Berlin, fait les mêmes constatations en 1897, étudiant les épidémies de diarrhée dans les salles de nourrissons. A la même époque, Escherich, à Vienne, propose comme modèle idéal : « une chambre particulière et une infirmière particulière pour chaque enfant. »
En 1869, Donné publie chez Baillère les « Conseils aux mères sur la manière d'élever les enfants nouveau-nés » et Mme Hippolyte Meunier chez Hachette « Le Docteur au village ; entretiens familiers sur l'hygiène ».
Les hôpitaux Bretonneau, Hérold et Trousseau sont construits à Paris dans les années 1900.
Vers 1900 également sont créés les premiers dispensaires pour enfants : Herrgott à Nancy, Budin et Variot à Paris. Les livres de vulgarisation médicale consacrés aux enfants se multiplient à partir de 1920.
La néonatologie prend un essor spécifique. De grands noms de la pédiatrie s'illustrent :
- en France : Marfan (1858-1942), Lesné (1871-1962), Lereboullet (1874-1944), Robert Debré (1882-1978), ainsi que Cathala, Lelong, Julien Marie ;
- en Angleterre : Barlow (1845-1945), Thompson (1856-1926) ;
- aux Etats-unis : Jacobi (1830-1919), Roth (1849-1914), Holt (1855-1924), Koplik (1858-1927) ;
- en Russie : Filatov (1847-1902) ;
- en Amérique latine (Uruguay) : Morquio (1867-1935).
Aspect social et éthique de la pédiatrie
La pédiatrie s'est enrichie de nouvelles tâches qui rendent la spécialité encore plus passionnante. L'aspect social et éthique s'est progressivement ajouté aux questions proprement médicales ou techniques
- Problèmes sociaux :
- problème du travail de la mère, pendant la grossesse d'abord puis ensuite pendant les premiers mois de vie de l'enfant qui pose celui de la garde des enfants durant cette période (crèche,...) ;
- problème de la formation des parents pour l'élevage et l'éducation de leurs enfants, y compris l'éducation sexuelle ;
- problème des enfants battus ou maltraités, aux aspects médicolégaux difficiles ;
- problème des enfants plus ou moins abandonnés ; un grand nombre d'enfants doivent être entretenus complètement ou partiellement par la collectivité. En 1986, 10 500 enfants sont pupilles de l'Etat, 110 000 enfants sont confiés temporairement à l'Aide Sociale à l'Enfance, 105 000 sont surveillés, plus de 200 000 familles sont secourues financièrement. Ces chiffres soulignent l'importance de ce problème de l'aide sociale à l'enfance qui, en dehors de son coût, n'a pas encore de méthodes bien définies.
- Problèmes d'éthique médicale
Le principe de base de la morale médicale est le respect de la vie humaine.
L'éthique est l'application de la morale à diverses situations et les progrès de la médecine, posent de nombreux problèmes d'éthique.
A l'échelon international, se pose la question d'une éthique différente dans les pays équipés et sous-équipés : nous dépensons des sommes énormes pour quelques enfants pouvant bénéficier d'interventions admirables mais onéreuses alors qu'ailleurs des enfants meurent de faim !
Un autre aspect est, dans une société ayant institué un système de soins accessibles à tous (type sécurité sociale), d'imposer un certain nombre de mesures pour protéger l'individu et limiter les dépenses de la collectivité, (exemple : vaccination antitétanique). Certains parlent d'atteinte aux libertés individuelles !
Un troisième aspect est la question du bien fondé de certaines thérapeutiques (maintien de la vie à tout prix). En pédiatrie, cet aspect est de pratique journalière : faut-il maintenir la réanimation d'un nouveau-né ? Faut-il opérer une malformation entraînant la mort certaine chez un enfant par ailleurs handicapé (exemple : trisomique 21 avec atrésie duodénale) ?
Pour en savoir plus
Delahaye M.Cl. : Tétons et tétines. Histoire de l'allaitement. Editions Trame Way
Huard P., Laplane R. : Histoire illustrée de la puériculture. Editions Roger Dacosta, Paris,
Lyon A.S. : Histoire illustrée de la médecine. Presse de la Renaissance
Sournia J.Ch. : Histoire de la Médecine et des médecins. Larousse
Articles d'histoire de la Pédiatrie dans la revue Médecine et Enfance
Sélection de sites Internet :
- Parents et soignants face à l'éthique en pédiatrie
- Société Internationale d'Histoire de la Médecine SIHM


